Nous, les automates! La fabrique de l’Homo Cubile
Jamais nous n’avons eu autant d’outils pour comÂprenÂdre, apprenÂdre, comÂmuÂniÂquer, crĂ©er. Jamais, pourÂtant, nos vies n’ont semÂblĂ© ausÂsi fragÂmenÂtĂ©es, disÂtraites, satÂurĂ©es. Cet essai part de ce paraÂdoxe silenÂcieux. Le proÂgrès techÂnologique ne s’impose plus par la conÂtrainte, mais par la comÂmodÂitĂ©. Il ne domine pas par la force, mais par l’habitude. L’automatisation ne nous Ă©crase pas, elle nous soulage. Et c’est prĂ©ÂcisĂ©Âment ce qui la rend dangereuse.
Le numĂ©rique n’est plus un simÂple outÂil. Il est devenu une atmoÂsphère. Une couche conÂtinÂue qui enveloppe le traÂvail, les relaÂtions, le dĂ©sir, le repos, les Ă©moÂtions. Les plateÂformes n’hĂ©bergent plus seuleÂment des conÂtenus, elles organÂisent l’accès au rĂ©el, hiĂ©rarÂchisent l’attention, renÂdent cerÂtains comÂporteÂments probÂaÂbles et d’autres non visÂiÂbles. Une main invisÂiÂble agit en perÂmaÂnence, sans intenÂtion malveilÂlante, mais avec une effiÂcacÂitĂ© redoutable.
Ce qui devait libĂ©rÂer du temps le remÂplit jusqu’à la dernière secÂonde. La mĂ©moire, l’orientation, le jugeÂment, la curiositĂ© sont peu Ă peu dĂ©lĂ©guĂ©s. L’économie de l’attention est devÂenue une Ă©conomie de la dopamine, puis de la dĂ©penÂdance. L’intelligence artiÂfiÂcielle n’est pas une rupÂture, mais une accĂ©lĂ©raÂtion. Elle proÂduit du lanÂgage sans vĂ©cu, des rĂ©ponsÂes sans expĂ©riÂence, une moyenne conÂfortÂable qui rasÂsure, fatigue moins, mais appauvrit.
Ă€ force de dĂ©lĂ©guer la forÂmuÂlaÂtion, l’analyse, la synÂthèse, les musÂcles cogÂniÂtifs s’atrophient. Le conÂfort devient la norme. Le doute, une option. Le corps lui-mĂŞme est relĂ©guĂ©, immoÂbilÂisĂ©, optiÂmisĂ©. Les relaÂtions se fragÂmentent, la prĂ©sence se disÂsout, l’addiction devient sysÂtĂ©mique, non pathologique, mais structurelle.
Rien de tout cela ne relève d’un comÂplot. Tout relève d’une optiÂmiÂsaÂtion rationnelle poussĂ©e Ă son terme. C’est ce qui rend la sitÂuÂaÂtion difÂfiÂcile Ă saisir, et urgente Ă penser.
Cet essai, assorÂti de dizaines d’images poĂ©Âtiques ou lucides de l’artiste, n’appelle ni Ă la technoÂphoÂbie ni Ă la panique. Il proÂpose de regarder sans dĂ©tour ce que nous sommes en train de devenir. De rĂ©inÂtroÂduire de la souÂverainetĂ© cogÂniÂtive. De redonner de la valeur Ă l’attention, Ă la lenteur, au doute, Ă l’apprentissage proÂfond. L’automatisation n’est pas une fatalÂitĂ©. Le plus grand risque n’est pas la domÂiÂnaÂtion des machines, mais l’abdication proÂgresÂsive des consciences.
Si ce texte dĂ©range, c’est peut-ĂŞtre qu’il met des mots sur un malaise dĂ©jĂ lĂ . Il invite simÂpleÂment Ă ralenÂtir suffÂisamÂment pour voir, et Ă douter suffÂisamÂment pour rester humains


